Et comme j’allais m’endormir, il se mit à me supplier
– Fais-moi pas tuer. S’ils me sortent de là, c’est ma mort, je cesserai d’exister. Appelle tout de suite pour dire que tu ne veux pas de cette opération, moi j’en veux pas…
-Laisse-moi dormir, on en reparlera demain si tu veux, je suis brûlé.
-Non, tout de suite, j’ai trop peur, je peux pas attendre.
Devant cette insistance et aussi un peu à cause de l’épuisement, je finis par céder et lui promettre de d’appeler le médecin dès le lendemain pour expliquer que je ne voulais pas de cette intervention.
Je croyais en avoir fini avec lui pour le reste de la soirée et pouvoir me reposer mais il y avait une chose qu’il considérait comme essentielle et urgente à faire.
– Maintenant que je sais que j’existe, il me faut un nom. Donne-moi un nom!
-Choisis donc toi-même et tu me diras comment tu t’appelles.
- Ben non, je peux pas choisir mon nom. Personne ne choisit son nom. Le nom est légué par les parents. Alors choisis mon nom!
- Je suis pas ton père, choisis toi-même.
- Non, mais tu es mon frère. En l’absence des parents, mon frère peut choisir mon nom.
- Bon ben tu t’appelles Richard. Ça te va?
– Ben non, pas Richard, quand même. Ça fait trop cucu à mon goût.
- Jean-Pierre ?
– Non plus!!
-Ben là! Pourquoi tu me demandes de te choisir un nom si tu acceptes pas celui que je te donne? Quand nos parents nous donnent un nom, on vit avec, point. Si j’avais pu choisir mon nom, j’en aurais pris un autre. Personne n’est satisfait de son nom; les Philippe voudraient s’appeler Jean-Marc, les Marie-Louise aimeraient mieux qu’on les appelle Loulou et les Raymonde se renient un peu chaque jour se disant que n’importe quoi d’autre aurait été mieux.
-Un nom! vite!
– Jean-Sébastien, comme Bach. En plus, je pourrai t’appeler Sebast ou Seb; ça te va?
-Ok! mais qui va m’appeler Jean-Sébastien? Y a personne d’autre que toi qui me parle. Si tu m’appelles Sebast, y a personne qui va m’appeler Jean-Sébastien.
- (J’en avais ras le bol)Quand je serai de mauvaise humeur, je t’appellerai Jean-Sébastien, ça te va?
- Oui mais ce sera quand?
-Jean-Sébastien!!! Ta gueule, je veux dormir.
-J’ai compris
Il s’est tu et j’ai enfin pu m’endormir.
L’éveil de Seb allait amener de nouveaux problèmes. Maintenant qu’il avait pris conscience de son existence, il exigerait de pouvoir occuper plus d’espace et peut-être aussi avoir, à l’occasion le contrôle sur ‘notre’ corps, ça m’inquiétait beaucoup et pourtant il n’était plus question de faire extraire cette ‘masse’ et de faire tuer mon frère jumeau.
J’ai décidé de ne pas expliquer la chose de cette manière aux médecins. Ils m’auraient déclaré aliéné et auraient pratiqué leur intervention malgré mon refus. Je leur ai tout simplement dit que j’estimais qu’une chirurgie, à mon avis, présentait plus de risques que le statu quo, qui perdurait depuis ma naissance et qui n’avait jamais créé de problème; que j’aviserais si la situation changeait.
-Tu songes à me faire tuer, éventuellement!
-Ben non, Seb! je leur ai dit ça seulement pour ne pas avoir l’air étrange à leurs yeux.
Il fallait tout lui expliquer, Jean-Sébastien n’a jamais eu accès à mes pensées, ni moi aux siennes d’ailleurs.
Depuis que nous avons fait certaines mises-au-points, tout va bien. Nous vivons à deux dans la même enveloppe corporelle. Il n’avance jamais sa personnalité ni son nom quand je lui laisse le contrôle de mon corps. Il ne fait, ni ne dit, d’âneries, ne fait jamais rien que je n’aurais fait moi-même. Il me raconte toutes se rencontres, de façon à ce que je puisse faire face à la situation s’il m’arrive de croiser une des personnes avec lesquelles il a interagit.
J’y trouve maintenant largement mon profit. Pendant qu’il s’occupe de mon corps, souvent, je prends du repos et je dors. Il lui arrive même de travailler à ma place pendant que je rêvasse. Mon corps travaille presque vingt heures par jour mais je dors joyeusement mes neuf heures quotidiennement. Je suis toujours frais et dispos ; on sait que le corps n’a pas vraiment besoin de huit ou neuf heures de repos par jour, que c’est le cerveau qui en a besoin. Nous vivons bien maintenant, à deux pour le prix d’un seul.
Pour tout dire, c’est Seb qui a rédigé ce récit. J’ai eu, bien sûr, à réviser et à corriger certaines inexactitudes. Sa vision des choses, il me faut l’avouer, n’est pas toujours objectives.
PS – J’ai laissé croire à l’autre qu’il avait le contrôle sur le récit, il me suffisait d’attendre et de faire les corrections tout juste après avoir mis le texte en ligne. (Seb)