Les enfants naissent dans les choux

Les enfants, c’est bien connu, naissent dans les choux. C’est comme ça depuis que les choux existent du moins; avant, qui peut savoir? Cette réalité me convenait bien et jusqu’à ce que je trouve, dans la boîte à souvenirs de ma mère une photo dérangeante, je m’en accommodais et elle me rassurait sur mes origines.

Ce jour-là, ce fut le choc; parmi les photos qu’elle avait gardées pour elle depuis ma naissance, il y en avait une d’un poupon dans un tiroir. Derrière le bébé en question, une commode à quatre tiroirs; le second à partir du haut étant manquant. Manifestement, c’était celui dans lequel était l’enfant.

Je montrais la photo à ma mère en redoutant la réponse à la question que j’allais poser:

- C’est qui ça?

- Ben! C’est toi quand tu es-né.

Stupeur! J’étais né dans un tiroir et elle ne me l’avait jamais avoué. Je comprenais d’un coup toute la distance qui me séparait des autres humains: je n’étais pas né dans un chou et c’est pour ça que j’étais si différent des autres.

Comment peut-on ne pas dire à un enfant qu’en réalité, on l’a trouvé dans un tiroir et non pas dans un chou? Comment peut-on laisser grandir un enfant avec cette illusion et le laisser dans l’ignorance totale de ce qui fait sa différence?

Mais cette vérité ne fut pas la seule à venir me perturber profondément en ce dimanche de visite à ma mère.

- À quelle heure, je suis né?

- À deux heures du matin..avait-elle répondu sans réaliser l’énormité de son affirmation.

- À deux heures du matin?? Fis-je, incrédule.

- Ben oui!

Là, j’étais sidéré. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça peut faire à un homme de ma trempe d’apprendre qu’il a vu le jour en pleine nuit.

Je venais de comprendre le pourquoi de la désorganisation totale ma vie, de mon manque de sens du timing, de mes retards chroniques: j’arrivais toujours en retard, à l’école, à la messe, à l’arrêt d’autobus, au travail; il m’est même arrivé être en retard aux toilettes, ce qui vous montre le côté dramatique et encombrant de la chose.

Je n’ai jamais osé poser la grande question, la question suprême, celle qui me turlupine depuis ce temps, depuis que j’ai appris l’atroce vérité. Je suis trop gêné et aussi, peut-être ai-je peur encore un fois de la réponse, mais il faudrait que je me décide à le faire avant que ma mère ne nous quitte pour de bon, dans la mesure où ce ne serait pas trop indiscret.

- C’était quoi l’idée d’ouvrir ce maudit tiroir à deux heures du mat, vous auriez pas pu attendre au lendemain…

Published in: on février 28, 2010 at 9:13  Commentaires Fermés  
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