Amanda Tanguay s’éveilla soudainement, elle regarda son réveil: il était trois heures de l’après-midi. Elle se sentait légèrement étourdie mais finalement, elle se considéra mieux qu’à l’habitude. À 92 ans, il n’est pas anormal de vivre dans un malaise presque constant. Quand le malaise est peu dérangeant, on bénit ce jour là. Ne sachant pas trop quoi faire, elle sortit de son appartement avec l’intention d’aller rejoindre ses comparses, question de mémérer un peu pour passer le temps.
Amanda était installée à la Résidence du Bon Repos depuis dix ans maintenant. Elle s’était résignée à laisser la petite maison qui l’avait vue vivre la presque totalité de sa vie adulte, avec son époux Romuald puis ses trois enfants, puis seule pendant quinze ans, après le départ des enfants et le décès de son conjoint à recevoir ses petits-enfants comme toute bonne grand-maman sait le faire. Elle avait choisi ce petit appartement de la résidence qui n’accaparait pas la totalité de ses énergies en entretien domestique avec la conscience qu’elle y finirait ses jours, paisiblement, espérait-elle.
Ce jour là, donc, 31 octobre, Amanda se leva à trois heures de l’après-midi et se rendit au salon de l’étage. Au centre du bâtiment qu’elle occupait, à chaque étage, à la sortie des ascenseurs, on avait aménagé un salon assez spacieux qui donnait à la fois sur la cour arrière et sur l’entrée principale, à l’avant. Depuis plusieurs années, elle avait pris l’habitude de rejoindre d’autres résidentes à ce salon (les quelques hommes qui logeaient dans l’immeuble ne trouvaient aucun intérêt, semble-t-il, à fréquenter ce salon). Elle y retrouva Madame St-Gelais, Madame Cormier, Mesdames Tremblay et Jodoin qu’on voyait toujours ensemble si bien que les autres avaient pris l’habitude de toujours citer, en parlant d’elles, leur nom ensemble d’un façon qui aurait laissé croire qu’il ne s’agissait que d’une seule personne: “Tremblay-Jodoin”.
Une de leur activité préférée était de regarder par la fenêtre du quatrième étage, où logeaient toutes ces vieilles dames, et de tenter de prévoir ce qui arriverait dans l’immeuble: Qui aurait de la visite? , qui sortait, où on allait? qui revenait et d’où? et luxe suprême, quand une ambulance se présentait à l’entrée principale, tenter de deviner qui elle était venue chercher et gager sur la possibilité que son appartement se libère définitivement (comprendre que le passager ou la passagère de l’ambulance allait décéder, ce qui arrivait assez régulièrement, étant donné l’âge moyen de la clientèle de l’immeuble). Quand on fréquente la mort régulièrement, mieux vaut apprendre à en rigoler un peu pour ne pas vivre dans la peur et attendre son tour avec moins d’anxiété.
Il faisait triste au dehors, novembre allait arriver le lendemain. Il ne pleuvait pas mais le temps était gris et froid pour les vieux os de ces dames, elles appréciaient juste le fait d’être au dedans, au chaud. Amanda regardait sans entrain l’hiver commencer à s’installer songeant intérieurement qu’elle avait réussi à vivre un autre été, qui avait peut-être été son dernier.
Rien ne leur venait à dire, elles attendaient qu’il se passe quelque chose et depuis au moins quinze minutes, il ne s’était absolument rien passé.
Le temps s’étirait et Madame Cormier annonça qu’elle retournait dans son appartement. Ce n’était pas tant pour changer réellement d’activité que pour meubler le silence lourd qui s’était installé devant la fenêtre qu’elle avait annoncé son intention; bien entendu, après l’avoir annoncé il fallait bien qu’elle le fasse et comme elle tournait les talons pour retourner chez elle, Madame St-Gelais la retint par le bras: “Attendez! Attendez! Il se passe quelque chose!” “Quoi?” “J’entends une ambulance” “Si on l’entend, c’est qu’elle ne vient pas ici” lança madame Tremblay.
En fait, les ambulances qui se rendaient Au bon Repos coupaient leur sirène au coin de la rue, à environ deux cent mètres de la résidence, elle devenait inutile et perturbait inutilement les locataires qui, n’avaient pas à être soumis au stress continuel de voir partir l’un ou l’une des leurs pour l’autre monde parce que, finalement, c’est toujours l’ambulance qui venait les chercher pour le dernier voyage.
“L’ambulance est au coin de la rue et les sirènes se sont tues… c’est pour ici!!!” “Enfin de l’action, fit l’une d’elles, Je gage deux boutons que ça va se passer au troisième”
L’enjeu peut sembler ridicule, c’est certain, mais il faut comprendre qu’aucune d’entre elles ne tenait à engager de l’argent dans ce jeu macabre, ce qui aurait pu amener des situations désagréables. Pour pouvoir y jouer sans vraiment rien engager de sérieux, les vieilles dames avaient trouvé un lot de boutons, tous identiques mais quasi impossibles à retrouver ailleurs sur le marché. Elles s’étaient séparé le lot quelques années auparavant et les boutons changeaient de pot au hasard des paris perdus ou gagnés au cours des années. Elles conservaient leur boutons-témoins dans des jarres en verre et parfois, elles se plaisaient à regarder le niveau de leur jarre pour voir dans quelle mesure leurs prédictions avaient été justes dans les derniers mois. Amanda avait même tracé des lignes sur du ruban gommé avec des dates, si bien qu’on pouvait voir la précision de ses prédiction au fil des ans.
Elles avaient convenu que quand l’une d’entre elle viendrait à mourir, ses boutons iraient dans un pot qui serviraient à sa remplaçante lorqu’elle serait trouvée. On ne trouve pas tous les jours des personnes de cet âge prêtes à chatouiller des poignées de cercueil comme elles le font, juste pour le plaisir de la chose.
L’ambulance se rendit, comme prévu, à la porte principale. Les enjeux allaient monter. ” Deux boutons de plus pour le troisième, gagea Amanda, Madame Lejeune est malade depuis longtemps, j’ai une bonne chance”.
L’enjeu monta allègrement, déplaçant les paris du troisième au deuxième, puis du premier et au cinquième. Pour une gageure sur l’étage, on arrêtait de miser au moment où le brancard franchissait la porte d’entrée. Il suffisait ensuite de regarder l’ascenseur pour avoir une idée de ce qui se passerait. On confirmait en fin de journée et la remise de boutons se faisait après le souper.
Madame Jodoin avait misé 15 boutons sur le cinquième et tout s’arrêta là. Si le brancard s’arrêtait au cinquième les autres lui donneraient chacune 15 boutons autrement elle recevrait 60 boutons au total. L’ascenseur démarra, elles regardaient toutes les lumières au dessus de la porte s’allumer puis s’éteindre. Il passa du quatrième au rez-de-Chaussée sans arrêter nulle part. Les ambulanciers allaient monter. Il repartit vers le haut: 1… 2… 3….4… La porte s’ouvrit devant elles. Aucune n’avait pensé à parier sur leur étage, elles furent toutes surprises. Surtout qu’elles savaient qu’il n’y avait personne de gravement malade sur l’étage depuis quelques semaines déjà.
Les 60 boutons restaient en jeu, personne n’avait gagné. La deuxième manche de la partie pouvait commencer. Les ambulanciers allaient devoir passer devant elles avec un client sur le brancard pour le redescendre par l’ascenseur. La Question était “Mort ou vivant?”. Le fait était facile à constater. Si le client avait la tête recouverte pour son transport, c’est qu’il était mort, autrement, c’est qu’il était vivant.
Elles n’eurent pas beaucoup de temps pour faire monter les enchères, Madame Tremblay gagna 32 boutons de plus, la tête du passager ou de la passagère du brancard était recouverte; c’était la mort. Elles cessèrent soudainement d’avoir du plaisir à badiner à propos de la mort, c’était trop près cette fois.
Elles n’eurent même pas l’idée de gager sur l’identité de la victime cachée sous le drap blanc du brancard; elles demeurèrent immobiles et silencieuses pendant quelques instants puis Amanda sentit le besoin de s’en retourner dans son petit nid, à méditer.
Elle trouva la porte de son appartement entrouverte, cela lui sembla curieux mais elle n’y prêta pas attention, elle se dit qu’elle avait peut-être oublié de la fermer en sortant; après tout, il lui arrivait parfois d’avoir des distractions; à son âge, ce n’est pas si rare.
Elle alla s’étendre un peu sur son lit pour se remettre de ses émotions, on dort beaucoup à la Résidence du Bon Repos que quelques farceurs et farceuses macabres appellent par dérision “Au Bon Repos Éternel”.
C’est peu après qu’elle se fut étendue qu’elle remarqua qu’il s’était passé quelque chose d’étrange dans l’après-midi: bien que sa mémoire ne fut plus très aiguisée, il lui semblait bien que mesdames Jodoin-Tremblay, St-Gelais et Cormier étaient mortes depuis un certain temps… À sa souvenance, la première à partir avait été Madame St-Gelais, 2 ans auparavant Pourtant, elle était bien là dans l’après-midi. Elle se dit qu’elle avait du se tromper… Ce qui la travaillait, c’était que, dans le groupe de parieuses qui se composait, au total de 10 personnes, seulement celles qu’elle se rappelait être décédées étaient présentes ce jour là pour les enchères.
Elle se releva et retourna au salon où étaient encore ses quatre complices de tout à l’heure.
“Vous êtes encore là?” leur dit-elle. “Mais on est toujours là, voyons, on ne manque jamais une sortie” répondirent les autres en chœur.
Elle avait bien compris que par “sortie” les autres voulaient dire “décès”. “Vous savez, un moment, je m’étais imaginé que vous étiez toutes mortes depuis longtemps, ma mémoire me joue des tours parfois. Pour ce qui est des sorties que vous dites ne jamais manquer, je suis désolée de vous décevoir mais vous avez manqué celle de monsieur Richard, il y a 12 jours. J’étais là avec Madame St-Pierre et Madame Murray et vous n’y étiez pas, du moins, pas à cet étage-ci”
Les quatre autres se regardèrent un instant, perplexes, puis toutes ensemble se dirent à haute voix:” Mais nous y étions… c’est qu’elle ne sait pas encore, alors!!! Elle ne sait pas!”.
“Je ne sais pas quoi? D’après-vous. Je me souviens très bien et au départ de Monsieur Richard vous n’y étiez pas, point.”
Madame St-Gelais s’approcha d’elle pour lui souffler à l’oreille:” Avez-vous une idée de qui se trouvait sous ce drap blanc, sur le brancard, tout-à-l’heure, Madame Tanguay? En avez-vous la moindre idée?”.
- Mais non, je ne suis pas allée voir, vous non plus d’ailleurs, vous ne pouvez pas savoir plus que moi, à moins que quelqu’un ne soit venu vous le dire pendant le temps que je suis retournée à mon appartement.
- C’est bien ce qu’on disait, elle ne sait pas…
- Je ne sais pas quoi?
- Vous avez bien retrouvé la porte de votre appartement entrouverte en rentrant chez vous tout à l’heure?
- Oui, mais quel rapport?
- Votre mémoire ne vous fait pas défaut Madame Tanguay, nous sommes vraiment mortes toutes les quatre depuis un certain temps déjà.
- Et alors, comment je pourrais vous voir?
-Parce que vous faites partie des nôtres maintenant. La personne sur le brancard, recouverte d’un drap blanc, c’était vous, Madame Tanguay.